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vendredi, 21 octobre 2005

IDÉE « LE NUCLÉAIRE reste la voie de l’avenir, à condition de combattre l’esprit d’irresponsabilité »


Par Georges CHARPAK

Le monde m’inquiète. Il est régi par des politiciens qui, pour la plupart, ne s’intéressent qu’au court terme, alors que, du fait de la science, la mutation accélérée de nos modes de vie implique une réflexion sur l’avenir. Compter exclusivement, par exemple, sur l’ « évolution naturelle » pour s’adapter à la mondialisation est totalement irresponsable. Des pans entiers de société risquent de perdre leurs ressources, créant ipso facto des réservoirs d’intégrisme qui disposeront de moyens d’actions sans précédent. Le fait que le nombre des kamikazes se soit gravement accru ces dernières années devrait nous alerter : nous ne sommes plus seulement confrontés aux armes nucléaires, mais biologiques. Tant du point de vue moral que de la sécurité, laisser s’accumuler la misère est donc intolérable.
La science a par ailleurs eu pour effet de métamorphoser les conditions de vie de la planète. Sans doute la solidarité lors du tsunami a-t-elle été réconfortante, mais lorsque des populations entières fuyant leurs pays transformés en désert débarqueront en Occident, il est évident que, dépassés par les événements, les gens se révéleront égoïstes et féroces. Le changement de climat nous obligera à faire face à l’égoïsme des nantis.
S’en préoccupe-t-on vraiment aujourd’hui ?
Nullement. L’attitude générale est semblable à celle qui a prévalu lors des premières campagnes contre le tabac. Des plumes serves – de savants, parfois, - nous expliquaient qu’il n’était pas du tout prouvé que le tabac eût des conséquences sur la santé.
Actuellement, lorsqu’on évoque le réchauffement de la planète, d’autres voix s’élèvent pour crier à l’exagération, alors que, si rien n’est entrepris, une partie de notre société sera immanquablement détruite. Nous allons tout droit dans le mur si nous considérons que la disparition de certaines populations paysannes peut impunément aboutir à une augmentation du nombre des clochards dans les bidonvilles. Il est grand temps de regarder les choses en face. Il faut que les gens arrêtent de se laisser manipuler par la propagande.
La science a bouleversé la donne de ce dernier siècle, elle continuera de la faire. A nous de savoir l’appliquer de manière responsable, pour le bien être de la société. Je n’ai pas d’amour spécial pour le nucléaire, énergie à risque si elle n’est pas contrôlée, mais il serait aussi stupide de prétendre y renoncer que de sortir du feu pour remonter sur les arbres. A cet égard, la position de l’Allemagne est une régression. Des pays comme la Chine travaillent furieusement en vue d’obtenir un mode de vie semblable au nôtre. Or dans vingt à trente ans la quantité de pollution produite par les chinois – notamment à cause du charbon – sera égale à celle des Etat-Unis. Qu’elle soit moins en termes distributifs, par tête d’habitant, ne change rien à l’affaire. Notre planète entière est concernée. Aussi, quoi qu’en disent les idéologiques, en raison de l’importance de l’énergie pour le développement industriel, le nucléaire demeure une des clefs de l’avenir.
La fission contrôlée – art beaucoup plus délicat que la fission explosive des bombes – fournit le sixième de la production mondiale d’électricité. Les centaines de réacteurs dans le monde ne peuvent éclater comme une bombe nucléaire, mais ils contiennent d’énormes quantités de radioactivité qui, comme l’a montré la catastrophe de Tchernobyl en 1986, peuvent s’échapper et contaminer des régions entières. De grands progrès en matière de sécurité ont été accomplis depuis, cependant il est plus qu’inquiétant de voir dans certain pays le nucléaire se comporter désormais comme n’importe quelle industrie : non-respect des procédures, coupes dans les budgets, manque d’intégrité. Je pense notamment à Enron, mais surtout au cri d’alarme lancé par les responsables de la sécurité des centrales nucléaires de presque tous les pays du monde, soigneusement gardé sous le boisseau, et que Garwin, journée et moi-même livrons à nos lecteurs.
Malgré l’existence d’un système conçu pour rendre Tchernobyl impossible, l’esprit d’irresponsabilité semble de nouveau se répandre, cette fois à cause d’une avidité aveugle à l’égard de l’argent. Elle conduit certains décideurs à minimiser le prix du kilowattheure nucléaire par le biais de décisions apparemment bénignes, telles que le transfert de problèmes de maintenance à des entreprises inadéquates. Pour ce qui est de la France, pionnière en science nucléaire, où cinquante-huit réacteurs produisent les trois quarts de l’électricité consommée, les tendances à la privatisation renferment les mêmes dangers. Le choix entre les sources d’énergie pour le futur reposerait-il sur le prix du kilowattheure coté en bourse, sans considération des risques d’accidents, de la contribution au changement climatique, ou de la possibilité d’une arme nucléaire en possession de mains criminelles ? Si nous ne voulons pas aller de Tchernobyl en « tchernobyls », il faut que les responsables politiques, militaires et les industriels internationaux abordent les questions à long terme. Il faut que des décisions courageuses soient prises en vue de limiter la prolifération nucléaire, de réduire les stocks d’armes et de garantir la sécurité du nucléaire civil. Pour la sauvegarde de la planète et la paix.
Ainsi, c’est avec un vif plaisir que j’ai appris l’attribution du prix Nobel de la paix à l’agence de Vienne, qui est le gendarme des centrales nucléaires du monde. Je souhaite un élargissement de sa mission aux problèmes de sécurité, accompagné de moyens de coercition incontournables.

Le Figaro Magazine -  20 octobre 2005

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